Stephane Bellocine

Blog d'écrivain

Buffet, un Warhol français… ?


Le Musée d’Art Moderne présente une exposition fort riche, avec un parcours muséographique très intéressant et formateur, d’autant plus que Bernard Buffet appartient à cette catégorie d’artistes que l’on croit connaître mais que l’on ne connaît pas parce qu’ils sont insaisissables. Alors, un Warhol français ? De Warhol, Buffet a eu la gloire, l’argent . La reconnaissance de ses pairs aussi et l’influence propre aux grands, sur le monde de l’Art comme sur les médias. Mais la comparaison s’arrête là. Buffet a vécu son art à travers différents styles, différentes techniques, et son message reste complexe. Il y a plusieurs Buffet, comme c’est le cas de tous les grands artistes. Warhol a été sacralisé très vite lui aussi, et il est de surcroît resté une figure omniprésente de la scène artistique new-yorkaise par ses intrusions dans le milieu de la musique, de la mode, de la société de consommation et du plaisir. Buffet a été jugé en tant qu’homme, et non pas seulement en tant qu’artiste, ce qui a certainement biaisé le jugement de ses pairs du microcosme parisien dans la dernière partie de sa vie. Attachons-nous à étudier son Art, et les émotions qui nous traversent quand on entre dans son univers. Buffet a été largement influencé par Picasso, Cézanne, Goya aussi. La composition de sa toile dans sa géométrie en témoigne, surtout pendant sa période de jeunesse. Son esthétique s’en inspire aussi. Ses peintures d’intérieur, tables avec objets épars, coins de pièces mal éclairés voire sordides, révèlent un univers anxiogène ou absurde dont on trouve la source ou une des sources dans un autre des domaines qu’il affectionne, les films noirs. « Nature morte à revolver » par exemple, présente des plans sans respect scrupuleux de la géométrie comme le faisait Cézanne. On trouve dans la peinture de cette période des constantes intéressantes et très symboliques du rapport que Buffet a spontanément eu avec l’Art. Tout d’abord, il utilisait très peu de pigments et des supports assemblés les uns avec les autres, raccordés de façon sommaire par économie de moyens pour former la toile finale ou le support final. Ses personnages sont comme crayonnés, les ciels et les paysages esquissés d’une façon qui apparaît comme fort simple et il utilise alors souvent des lignes brisées, et des figures géométriques basiques. Dans « La ravaudeuse de filet » par exemple, on peut noter que les fenêtres sont de simples rectangles ouverts sur le néant. Aussi, les doigts comme les orteils de ses personnages sont souvent en éventail, voire crochus, c’est par exemple très net dans « La crucifixion ». Par-dessus tout, les yeux de ses personnages révèlent le message de Buffet. Ils révèlent combien la dévastation de l’Histoire peut ravager les vies. Les yeux sont tous les mêmes, quel que soit le tableau, et ce sont souvent ceux de Buffet lui-même qui apparaît comme un Témoin majeur de son temps et de son siècle. D’ailleurs ils sont en forme poissons, du moins c’est ainsi que je l’ai perçu. Pourquoi des poissons ? Peut-être parce qu’ils peuvent être arrachés à la vie comme les poissons pêchés par le destin ? Les deux hommes nus dans une chambre qui partagent un espace exigü et une ampoule pâlotte semblent de même se consumer plus qu’exister.

Tout ceci confère une apparence statique aux toiles mais elles ne sont pas dépourvues d’expressivité pour autant Non, elles ont même paradoxalement une puissance expressive hors du commun car Buffet crée son propre genre pendant cette première partie, très créative, de sa vie. Il n’y a pas que le manque de moyens qui sublime sa créativité, c’est sa sensibilité d’artiste témoin de son temps. En fait, Buffet raconte son histoire. Il raconte l’histoire de tous les êtres meurtris par la vie. Lui a perdu sa mère très jeune, il a connu les privations de l’après-guerre . « Très pauvres, et très heureux »  comme disait Hemingway évoquant sa vie parisienne ou le Aznavour de Montmartre. C’était là le sort que réservait le Paris Bohême éternel à tous les artistes d’Europe et d’ailleurs. Buffet compose sa toile comme un forçat de l’éternel…la phrase de Vinci, « L’Art de la perfection n’est pas de rajouter mais de retirer » s’applique parfaitement à son Art. Il utilise les coups de crayons, ou de pinceaux, pour décliner à l’infini son message. Dans « l’Atelier », cette teinte sombre qu’il utilise est comme une maladie qui s’empare de tout l’univers de la toile, de tout le volume représenté… Tout y est ramené au même plan, même l’horizon au-delà de la fenêtre est bouché. Buffet est comme un artisan-pâtissier d’aujourd’hui qui déclinerait un parfum de vanille à l’infini, sans adjonction de quoique ce soit…pour mieux apprécier les saveurs naturelles, le goût brut du réel. Il est comme un instituteur du XIXème siècle qui dispenserait à ses collégiens une leçon de choses, en utilisant une gouttelette de la rosée du matin comme une loupe pour observer la nature. Cette peinture des débuts reste dominée par cet esprit de mort et de dévastation absolue, ou d’échec. Dans « Les trapézistes », le regard des acrobates est perdu, leur figure est ratée…les yeux, toujours en forme de poissons, sont ceux des autoportraits. Parfois on aperçoit des couleurs, comme dans le triptyque des horreurs de la guerre de 1954, avec un ciel rouge flamboyant. Mais, contrairement au Guernica dont il s’inspire, c’est un ciel qui ressemble à un rideau de scène, et la toile semble planter un décor de théâtre. Comme si Buffet se faisait plus historien qu’artiste …et on retrouvera ce même souci dans les périodes qui suivent avec la représentation de mythes anciens revisités, les sagas de science-fiction, ou l’enfer de Dante.

A la fin des années 50, Buffet rencontre Annabel qui deviendra sa muse et sa compagne. Il peint la série des oiseaux à ce moment-là, revisitant les mythes grecs où Zeus habite le corps d’animaux fantastiques de toutes sortes pour engrosser des jeunes femmes …Les oiseaux, terrifiants et gigantesques sur la toile , ont cette fois ci des yeux d’humains. S’agit-il de faire passer un message de renouveau ? D’espoir ? Comme si un monde neuf pouvait renaître sur les cendres de l’ancien ? On peut le penser. Buffet a été hanté par la mort, qu’il n’a cessé de peindre sous différents aspects jusqu’à la personnifier à la fin de sa vie. Et ce en lui associant toujours un symbole de vie : le ventre gros d’une femme, ou le sexe d’un homme.

Stéphane Bellocine

Stéphane Bellocine

Ecrivain, philosophe, ingénieur, amoureux des Arts. Innovation & Entreprenariat. #letémoindutemps

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